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Les réalisations

Adèle Nyitraï, à la redécouverte du Vert d'Orezza
1 : LE CONTEXTE 

La Castagniccia, le point d’ancrage 
Le Vert d’Orezza provient de la Castagniccia, une région de Corse  connue pour ses forêts de châtaigniers et ses montagnes. C’est dans ce cadre naturel qu’on trouve cette roche. À l’origine, il s’agit d’un gabbro qui s’est transformé au fil du temps. Cette transformation, appelée métamorphisme, se produit sous l’effet de fortes pressions et de températures élevées. La roche devient alors une roche métamorphique (*Le métamorphisme correspond à la transformation d’une roche sous l’effet de la  pression, de la chaleur ou d’apports de matières).

Une pierre rare et décorative
Le Vert d’Orezza est un métagabbro euphotide. Il contient notamment de la smaragdite, un minéral vert émeraude qui lui donne sa couleur caractéristique. Cette pierre est assez dure (6,5 sur l’échelle de Mohs, plus dure que l’acier), mais elle contient aussi des microfissures naturelles qui la rendent fragile quand on la percute. Elle a longtemps été utilisée comme matériau décoratif précieux. On la retrouve dès la Renaissance dans des décors liés aux Médicis à  Florence. Elle a aussi servi à fabriquer des objets rares, comme un guéridon composé de nombreuses pierres, témoignant de son caractère prestigieux (*Le métagabbro euphotide est une roche métamorphique verte, issue d’un gabbro  à gros grains). 

Les lieux d’extraction : carrière et éboulis 
Aujourd’hui, le Vert d’Orezza est récupéré dans des éboulis naturels. Les éboulis sont des blocs déjà détachés de la montagne, formés par l’érosion et les mouvements du terrain. Ces amas de pierres, appelés « chaos rocheux », proviennent de l’effondrement naturel des reliefs. Avec le temps, les blocs se déplacent et se fragmentent sous l’effet de l’eau ou d’autres phénomènes naturels. 

 

Les conditions d’extraction 
L’exploitation actuelle est très encadrée. La carrière, rouverte récemment, est limitée à une surface d’environ 400 m² afin de préserver la ressource. Les blocs extraits peuvent être très volumineux, parfois jusqu’à 300 tonnes. Ils sont découpés sur place à l’aide d’un fil diamanté. Ensuite, des blocs d’environ 30 tonnes sont transportés par bateau jusqu’en Toscane. Là-bas, ils sont découpés en plaques fines d’environ 2 cm, puis polis. Pour compenser leur fragilité, ils sont renforcés avec de la résine et une trame au dos des dalles. 

Des usages contemporains 
Aujourd’hui, le Vert d’Orezza est principalement utilisé dans des réalisations haut de gamme: plans de travail, tables, éléments décoratifs ou encore monuments funéraires. C’est une pierre rare, difficile à extraire et à travailler, ce qui explique sa valeur élevée. 

2 : UNE PIERRE À MILLE FACIÈS 

Le Vert d’Orezza se distingue aussi par la diversité de ses aspects. Les motifs et les textures varient d’un bloc à l’autre, mais aussi à l’intérieur d’une même pierre. On parle alors de différents faciès pétrographiques (un faciès : est un aspect qui caractérise une face de la pierre). 

3 : LA DÉMARCHE 

Rien ne se perd, tout se transforme 
L’objectif est de redonner de la valeur aux chutes d’extraction, appelées “croûtes”. Ces fragments, souvent irréguliers, ne sont généralement pas utilisés. Plutôt que de les laisser de côté dans la carrière, on pourrait envisager cette ressource comme un point de départ à la fabrication d’objets plus petits. 

Une phase de recherche en laboratoire 
Le travail s’organise en deux étapes. La première consiste à réduire les croûtes en fragments de différentes tailles, jusqu’à obtenir parfois de la poussière. Ces expérimentations, menées en laboratoire avec la géologue Elisabeth Pereira et Tanguy Martinez, permettent de tester la résistance de la pierre: usure, fragmentation ou casse manuelle. Des essais de concassage et de polissage sont également réalisés, notamment avec des tonneaux à polir, contenant des billes d’acier, afin d’observer différents niveaux de fragmentation. 

Découpe et mise en forme 
La deuxième étape porte sur la découpe de croûtes plus grandes. Avec Tanguy Martinez et Antoine Pieri, du laboratoire de morphologie de l'Université de Corse Pascal-Paoli, des essais sont réalisés à la scie circulaire diamantée. Cette technique permet d’obtenir des tranches très fines, parfois de quelques millimètres. Cependant, elle met aussi en évidence les fissures présentes dans la roche, ce qui la rend plus fragile et parfois difficile à exploiter. 

4 : À TABLE ! 

Un symbole de partage 
La table, symbole de partage, est au coeur de ce projet. Elle sert de point de départ pour créer une gamme d’objets du quotidien. Ce travail se développe en collaboration avec des artisans corses et s’appuie sur plusieurs savoir-faire: marqueterie de pierre associée aux bois corses, vannerie intégrant des perles de pierre, et recherches en céramique. L’objectif est de croiser des techniques traditionnelles avec des outils contemporains. 

Place à la marqueterie ! 
Le projet associe le Vert d’Orezza à des bois corses, comme le châtaignier et le noyer, pour créer un plateau en marqueterie. La pierre est découpée avec une machine de découpe au jet d’eau (Waterjet), qui utilise un mélange d’eau et de sable. Cette technique permet d’obtenir des formes très précises. La table, réalisée avec le menuisier Pierre-Paul Bursacchi, est composée de fragments assemblés en marqueterie. Elle est réalisée à partir de 182 morceaux de Vert d’Orezza associés à du noyer et du châtaignier et mesure 1,40 m sur 90 cm. La fabrication a demandé beaucoup de précision: les pièces étant très fines et fragiles, elles ne pouvaient pas être poncées mécaniquement. Chaque élément, très fin et fragile, a été poli à la main, un par un. 

 

Une pierre à la bonne cuisson 
En collaboration avec le potier Antoine Campana, installé à Corbara en Balagne, des recherches sont menées autour de la céramique. Le Vert d’Orezza est utilisé sous forme de poudre ou de grains. Portée à environ 1280 °C, la pierre fond et se vitrifie, entraînant un changement de couleur : le vert d’origine évolue, notamment à cause de la présence de minéraux comme le fer. 

La poudre peut être mélangée au grès ou intégrée à des émaux, produisant des effets inattendus, comme des reflets légèrement  nacrés. Des pièces en terre chamottée ont été réalisées, à partir d’un  mélange de grès avec de la pierre broyée. Cette matière permet d’obtenir un rendu moucheté. Des essais ont également été réalisés en ajoutant une poudre à différents émaux existants pour explorer des variations de textures. 

 

Des perles de pierre 
En collaboration avec Natalina Figarella, vannière située à Cervione, des corbeilles sont réalisées en intégrant des perles de Vert d’Orezza dans du jonc ou du myrte. Les fibres sont récoltées par Natalina, notamment aux abords de l’étang de Diane. Les perles, quant à elles, sont découpées dans des chutes de pierre puis polies dans l’atelier de la bijoutière Carole Mallet, à l’aide de disques abrasifs. 

 

1.2.3 Pierre, feuille, couteau ! 
La collaboration avec deux couteliers a permis des approches complémentaires : d’une part, un couteau avec une lame entièrement en Vert d’Orezza et un manche en bois corse, réalisé par Jean-Dominique Susini. D’autre part, un couteau avec un manche composé de bagues en pierre, réalisé par Jean-François Agostini, qui associe la pierre à d’autres matériaux comme de l’ebène et le cuivre. 

 

Remerciements 
Je remercie l’ensemble des partenaires et collaborateurs de ce projet: Jean-Martin Verdi et Virginie Albertini, pour l’accès à ce matériau unique. Je souhaite aussi remercier l’équipe de Corse Marbrerie, la Fondation de l’Université de Corse et particulièrement l’équipe de Fabbrica Design (Antea Gallet, Graziella Luisi, Jean-Joseph Albertini et Anna Savossiouk) ainsi que les membres de l’Université de Corse. Un merci au jury de l’édition Fabbrica Design #2026, ainsi qu’à la Collectivité de Corse. 

Un merci particulier à Elisabeth Pereira et Tanguy Fernandez, l’équipe  du Fablab (Silex), merci à Julien Franceschetti et à Antoine Pieri. Merci à Jacky Le Menn pour son accompagnement à la scénographie. 

Merci aux artisans : Antoine Campana, Carole Mallet, Jean-Dominique Susini, Jean-François Agostini, Natalina Figarella, Pierre-Paul Bursacchi. Merci également à Hugo, stagiaire, à Jean-Dominique Le Meur pour ses conseils, à Dumè Santoni, Anne-Marie Odier, Hervé Carozzi et Maxime Orsini pour les photos.

Adèle Nyitraï

Photos ©Maxime Orsini